in/divisible

Des histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques et plus ou moins bien écrites.

in/visibles

passé

tiens-tiens ?

Tijuana, plus tordu qu'le 9-1
wisyanne, pas du cul monomaniaque comme ici, non, enfin d'l'amour !
manolita's fever

hy/ppostrophe

expressway to your skull, rockn'roll culturation

Quand tu auras passé trente ans de ta vie à mettre au point de subtiles méthodes psycho-pédiatriques, médico-pédagogiques, psychanalo-pédotechniques, à la veille de la retraite, tu prendras une bonne charge de dynamite et tu iras discrètement faire sauter quelques pâtés de maisons dans un quartier de taudis. Et en une seconde, tu auras fait plus de travail qu'en trente ans.
Fernand Deligny, Graine de Crapule.

Mercredi 28 Mars 2007.

Once upon a time in the south 2

Tout au long de la voie ferrée, les entrepôts se succèdent infinis et monotones. Signes aux couleurs passées d’une histoire humaine qui se voulût laborieuse et fière, ils sont le cimetière des idéaux ouvriers de jadis, de ceux qu’aujourd’hui on souhaiterait suivre mais dont on ne comprend plus vraiment le sens, ni surtout l’épaisseur, celle d’une solidarité quotidienne que notre individualisme ne saurait plus rejouer. Il n’y a désormais que des carreaux cassés, des gros tuyaux rouillés, des morceaux cabossés de machines à la fonction définitivement oubliée.

Khaled scrutait les détritus, pensifs, il avait un certificat de cariste obtenu grâce à une boîte d’interim, et il en avait un peu rien à foutre du travail, de toute façon c’était réciproque il avait fini par en acquérir la certitude, et il avait hâte qu’enfin cette civilisation du salariat s’écroule dans son ennui. Pas de travail, pas de copine, pas de caisse, pas de…

Meks l’interrompît dans ses errances pessimistes :

« hé gars, t’as bien la dynamite ?

- Bien sûr ducon, tu m’prends pour un cave ou bien ?

- Vas-y c’est bon tarbâ c’est pour vérifier c’est tout.

- Ben vérifie plutôt dans ton cul des fois qu’on y aurait pas foutu ton cerveau.

Tune s’esclaffa bruyamment et Meks, vexé, l’envoya balader d’une pichenette sur son crâne rasé tout en l’insultant copieusement. Certes, Khaled avait progressivement pris la tête de leur petite bande, mais fallait pas non plus trop le titiller. Tune ne faisait pas le poids et ne le ferait jamais, il resterait le pitre qu’il était toute sa vie, en tout cas il n’était pas question qu’il vienne à lui manquer de respect.

Quand Khaled les avait rejoints, il y a de cela trois ans à peu près, Meks et Tune vivotaient de petits larcins piteux, de vols de caisse et d’arrachages de sacs de mémé. C’est Khaled qui leur avait fait passer la ligne jaune, « fini les p’tites pouillaveries, il leur avait dit, maintenant on nique le système pour de bon ! » et ils avaient trinqué à la Valstar en faisant tourner le joint de Marocco. C’était après cette virée chez les bourges du XXème, juste après, ils s’étaient incrustés dans cette maillecré et ils avaient foutu le wild comme jamais. Tune avait voulu pouillav’ l’ordi portable mais il y avait plein de bière dessus et il avait pas l’air bien vaillant, et ils étaient repartis en balançant deux trois droites à l’envie, histoire de pas être en reste. Si les bourges se vandalisent eux-mêmes maintenant, où va-t-on ?

Khaled les avait bien sentis, ses deux compadre. Meks sortait tout droit d’un foyer de jeunes délinquants, ils avaient tout essayé sur lui mais rien à faire, il en voulait pas de leurs CAP fraiseur et de leurs BEP tourneur, tout ça c’est de la merde, alors le Contrat Jeune Majeur ils pouvaient s’le carrer, et à 18 ans il s’était évanoui dans la nature, de toute façon qu’est-ce qu’ils auraient bien pu faire de lui ? Les éducs avaient fini par le haïr, la graine de crapule en était devenu une pour de vrai, et les bons samaritains pouvaient toujours lui interdire de cloper dans sa chambre ou de baiser avec les filles du foyer, il leur faisait un gros doigt en haussant les épaules d’un air ennuyé. Il était même sorti une fois avec une demeurée même pas belle, juste histoire de les emmerder, et ça avait marché à tel point que son référent avait pris une semaine d’arrêt-maladie. Il en pouvait plus cet empaffé du sacerdoce, et il avait eu beau dire qu’il avait eu une angine, peau d’balle ça avait pas pris.

Pour Tune c’était un peu différent. Son histoire personne ne la connaissait. Tune avait été pris sous l’aile de Meks, c’était un peu son petit frère, il le protégeait. Tune était un peu timbré, il parlait dans son sommeil, il disait des conneries sans arrêt il pouvait pas s’arrêter, il picolait grave et il fumait en continu, il déprimait souvent, et puis c’était une girouette il changeait constamment de comportement. Khaled se demandait parfois s’il n’avait pas une case en moins, pour de bon. Mais Tune était un bon grapheur, rien à dire de ce côté-là, et il avait largement contribué à leur notoriété dans le 9-1 : le 5Posse78 s’étalait sur les murs de toutes les lignes de RER du coin, et ils n’étaient pas nombreux à oser les toyer.

Khaled avait dû prendre les choses en main, ça servait à rien de jouer les racailles minables. De toute façon ça profitait toujours aux mêmes, et il en pouvait plus de cette petite vie de sous-prolétaire. Un jour, il avait rencontré un type un peu bizarre, un espèce d’intello qui lui avait raconté des histoires de révolution et de renversement du pouvoir, ça l’avait bien fait marrer, et puis il lui avait proposé de l’embaucher, lui et sa petite bande.

« Vous la jouez screud’, pas d’histoires, on vous file la thune pour la bouffe et les à-côté, et vous vous tenez peinards jusqu’à ce que je vous le dise…

- Et ce sera quoi l’embrouille ?

- Calme-toi et attends que je te dise… Tu verras et tu ne regretteras pas.

Et maintenant ils étaient là avec leur bâton de dynamite, accroupis derrière un mur longeant la voie ferrée. On entendait plus que le pschiit de la bombe de Tune qui ne pouvait s’empêcher de tagguer le moindre centimètre carré de béton. Le vent du soir s'engouffrait dans la tôle pourrie et ça sifflait au loin dans l’usine désaffectée derrière eux. Soudain, Meks leva discrètement la tête par-dessus le parapet. Il aperçut les deux yeux ronds et jaunes de la locomotive de Gilbert au loin sur les rails.

kalinka | 22 h 06 | Rubrique : banlieue-dit | Màj : 29/03/07 à 00 h 11

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Mercredi 21 Mars 2007.

Once upon a time in the South 1

Gilbert, son bonnet marin vissé sur son crâne chauve, fixait la voie de chemin de fer en mâchouillant ses dents machinalement. 6 heures déjà qu’il était monté à bord, la bête ronronnait jusqu’à présent avec sa régularité arithmétique habituelle, les électrons débitaient par milliers de kilowatts/seconde dans les gros câbles du moteur et tiraient les wagons de franciliens entassés comme de la chair à canon de retour des tranchées, la gueule foutraque et décrépite. Ça se pressait au portillon, il les imaginait avec un plaisir pervers s’engueuler qu’tu-poses-ton-cul-sur-mon-sac-p’tain et qu’tu-vas-t’pousser-oui-charogne-j’veux-sortir, alors que lui, confortablement installé sur son tabouret, peinard dans la cabine, décryptait les nouvelles érotico-porno du Playboy en reluquant d’un œil discret les passagers s’agglutiner devant les portes automatiques.

Quand, à défaut de son mensuel préféré, il sentait l’ennui pointer à la jonction des deux lignes droites infiniment parallèles qui l’emmenaient de gare en gare, Gilbert s’offrait la jouissance d’un petit jeu avec ces passagers dont il ne connaissait vraiment que les manteaux noirs ou ternes et, surtout, anonymes. Les essaims patientaient en plusieurs files informes et tassées, relativement civilisées, déversant leur lot d’usagers dans les entrailles de son vers à deux étages. Et soudain, beaucoup trop tôt, de façon quasi-inattendue – peut-on savoir avec exactitude quand va sonner la fermeture ? Une sensation, seule, en donne l’impression de normalité -, Gilbert actionnait d’une main preste le gros bouton rouge de l’avertisseur de départ, volontairement trop tôt. La masse soudain tanguait et se délitait, chacun pour soi ça se presse aux bétaillères, il entendait de loin en loin les grognements courroucés et les insultes impuissantes, il faut bien le prendre, cet omnibus, putain ! et ça rentrait comme dans des gros sacs rembourrés à coups de genou. Et puis il pressait encore sur son gros bouton alors que le quai maintenant vide s’emplissait et raisonnait de sa cornemuse midi amplifiée, et que les passagers essoufflés en prenaient plein la poire de sa sonnerie envahissante. C’était rassurant tout de même, cette capacité de nuisance, se disait Gilbert l’œil espiègle, le sourire narquois.

Sur la ligne D du RER, j’attendais frigorifié le retour dans mes pénates, et le train accusait déjà dix bonnes minutes de retard.

kalinka | 22 h 46 | Rubrique : banlieue-dit

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Vendredi 23 Février 2007.

Changes

J’écoute ce bon vieux Tortoise en live1 à fond la caisse avec mon gros casque de dj et mon ordi sur les genoux, assis dans le RER qui me ramène à la civilisation en cette fin d’après-midi ensoleillée et le goût de cette sensation me revient aux papilles de la mémoire, cette étrange sensation d’une tristesse authentique et passée lorsque dans le bus de nuit je rentrais au bercail – c'est-à-dire dans l’autre sens, c’est-à-dire que je repartais de la civilisation – et que je pensais à J. qui se détruisait consciencieusement à l’héroïne dans quelque ville de province labellisée « de patrimoine et d’histoire » - et de notables ajouterais-je et terriblement ennuyeuse – alors que nous venions de nous séparer comme dans une mauvaise tragédie pleine de pathos, et que j’y croyais encore pourtant parce que j’étais amoureux et aveuglé par mon petit désespoir et qu’on ne m’y reprendra plus. Tortoise est devenu pour moi irrémédiablement triste et emprunt de mélancolie depuis cette période pendant laquelle si souvent je fuyais l’appartement exigu de ma génitrice pour me saouler ridicule et remplir les poches des cabaretiers parisiens. Au retour, je somnolais dans les gros noctambus moelleux et ronronnants avec jusqu’à la Porte d’Italie le halo flou des lumières parisiennes pour seul compagnon puis plus rien que la nuit et ses ombres abbassides durant bien deux plombes, rien que la banlieue morne et vide en ces heures de béatitude ronflante.
J’écoutais alors ce bon vieux Tortoise et je regardais boudeur les trottoirs et les statues dans la nuit et putain je crois que je n’ai jamais été aussi triste de ma vie… L’amour impossible que je m’inventais tous les matins et qui me tenaillait jusqu’au soir j’en étais épuisé, je m’abîmais dans de sombres pensées et, bien que j’ai toujours été trop lâche pour envisager ne serait-ce qu’un instant mon propre suicide, je ne voyais alors absolument aucune issue à cet enfer. Je lui en voulais atrocement et je m’angoissais en l’imaginant se droguer et se détruire. Tout était bon pour penser à elle, tout était bon pour raviver le souvenir de son visage, son sourire et ses longs cheveux que je lui avais teint d’un rouge sombre et profond ; Ses yeux aussi, ses yeux surtout si expressifs et suppliants dans mon fantasme de midinette virile et protectrice. Je ne concevais alors tout simplement pas qu’il fût possible qu’un jour ou l’autre je sois assis dans un RER à repenser à tout cela avec ce petit sourire au coin de la bouche2.
J’écoute ce disque de Tortoise dans le RER et je repense à cette soirée hier qui nous emmena loin dans la nuit jusqu’au petit matin. Je revois cette lesbienne d’un coup, chieuse comme pas deux à te draguer éhontément que c’est moi qu’est la plus grosse ; prend le tout si ça t’amuse je t’offre le paquet, si ça te plait tant que ça d’être un mec un vrai vas-y te gène surtout pas. Moi ça m’est un peu égal. En même temps en voilà encore une à qui je ne jetterai pas la première pierre parce que dans le genre borné de la queer ideology j’ai pu être moi aussi un tant soit peu hystrionique jusqu’à l’aveuglement jusqu’à la surdité. C’est en tout cas ce que je me disais en regardant le barman la recadrer et ramasser les paires de couilles qu’elle disséminait partout dans le bar avec ses manières de sulfateuse emboucanée. Je pensais à tout cela et à bien d’autres choses encore, un petit sourire pensif au coin de la bouche.

1 Live at the ATP, 2001, pour les ceux oui ceux-là même que je vois, bien planqués derrière leur attirail d’hommes modernes, et qui apprécient particulièrement ce doux nectar.

2 …avec ce petit sourire au coin de la bouche. » Pause et interrogations : suis-je paranoïaque ou tout simplement mauvais lecteur ? Zieutage de blogs et voyeurisme banal : il me semble que d’aucuns – au pluriel car ils sont deux - utilisent des bribes de mon histoire vécue de façon anonyme s’entend dans des discussions dont le contenu m’indiffère parce qu’il m’est étranger. Message personnel donc, à l’une je ne post aucun message depuis l’affaire dont elle semble faire mention (mais encore une fois hallucinais-je ?), et quand bien même je le ferais je signerais (merci pour l’étiquette de Vichyste) et à l’autre je suis persuadé qu’il devrait se concentrer davantage encore sur ce qu’il sait faire ma foi avec talent plutôt que de ressasser ces vieilles lunes : éditez donc une bonne fois pour toute et foutez-moi la paix. Personnellement je n’ai aucun compte à régler, ni dette ni crédit. Au temps pour moi s’il ne s’agît finalement que d’un vague quiproquo. Il me semblait toutefois que cela sonnât familier…

kalinka | 22 h 48 | Rubrique : banlieue-dit

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Jeudi 08 Février 2007.

Y aura t'il de la neige à Noël ?


La neige s’amoncelle sur les rives du ruisseau que le train creuse dans la banlieue immobile et la vie elle aussi suit son cours et se perpétue en d’interminables bégaiements mélancoliques. Elle est étrange de banalité cette région du monde arrimée aux tours grisâtres qui la maintiennent à la surface de la Terre, qui la pressent de tout leur poids de monolithes de béton. Depuis leur trou perdu les immenses barres dominent le monde de leur indifférence à participer à la vaste mise en scène que nous perpétrons, elles ne craignent pas notre dédain, elles ne craignent pas nos efforts à les imploser car elles savent bien, elles, qu’elles seront notre futur à tous.

La neige ne tiendra pas bien sûr, elle est éphémère elle est fragile elle glisse dans la terre comme une limace et ne laisse derrière elle qu’une traînée de bave froide qui colle aux semelles. Les ponts et les immeubles s’entrecroisent dans un chaos planifié et rationnellement perpétré, la route suit des méandres inutiles entre des bureaux qui se veulent modernes placardés de hiéroglyphes ringards ventant les mérites de produits destinés à des boîtes qui vendent à d’autres boîtes qui elles-mêmes… C’est la zone évidemment, parsemée de ZAC de ZEP et de ZUP de zones franches affranchies mais sans adresse sur l’enveloppe, nulle part où aller le tampon « bon pour l’oubli » encore déchiffrable dans la boue neigeuse, le zappage serait de rigueur mais pas de pile dans la télécommande. Mais je parle j’ergote et les immeubles naissent et se multiplient, broient sous eux les pelouses rachitiques parsemées de merdes de chiens agressifs et remplissent l’espace de leurs volumes vides de sens et d’espoir ; le futur s’annonce implacable et pernicieux, il s’annonce plus dirigiste encore et préventivement mortifère, il donne envie de tuer ses propres enfants.

J’ai encore aujourd’hui vendu de l’espoir à des jeunes pleins de désirs les yeux brillants d’un projet professionnel qu’ils s’efforcent de rendre cohérent : Tout doit être planifié. Regarde comme je ne suis pas surprenant ! Regarde comme je sais c’que j’veux faire ! Aucune hésitation ! Ils sont naïfs et beaux dans leur spontanéité de façade, que j’veux aider mon prochain que j’vais t’le rendre autonome, ils me donnent envie de les prendre dans les bras de les supplier d’arrêter leurs balivernes leur comédie, de suspendre le temps et de balancer mes grilles d’évaluation par la fenêtre au loin à bouffer aux limaces baveuses et aux chiens agressifs… Trêve de plaisanterie que j’vais surtout en mettre la moitié à la porte puisqu’inutile à la reproduction budgettée de la grande machine à formater, foutez-vous au cul votre vocation, ça rentre pas dans le plan comptable.

kalinka | 02 h 56 | Rubrique : banlieue-dit

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Lundi 22 Janvier 2007.

teacher, let the kid alone

Ses sanglots s’arrêtèrent doucement tandis qu’elle continuait à raconter les détails de son travail en cours. Le moment avait été troublant et il se le remémorait souvent : la jeune étudiante en question était un peu à fleur de peau et se trouvait à un moment relativement fatidique d’épuisement. Consciencieuse, bien plus que lui en tout cas, elle bossait régulièrement et rendait des écrits plutôt intéressants. Il supposait donc que la satisfaction de ses notes comblait sa fragilité, un peu naïvement.

La parole d’abord fluide se tendit soudainement, altérant bientôt le débit des mots et saccadant la diction. Un combat débutait en elle qui l’empêtrait tandis que les larmes affluaient à ses yeux. Elle était furieuse de ne pas tenir le coup. L’effort de contenance lui chiffonnait le visage, elle le sentait bien et, n’y tenant plus, elle acceptait de parler de ses angoisses à son « guidant » qui baissait les yeux. Alors seulement elle s’autorisa à laisser exploser le flot de ses larmes contenues.

Bien évidemment, il ne pouvait que continuer à la conseiller dans son travail, puisque telle était sa demande. Son avidité à poursuivre la conversation sur le mode laborieux le montrait bien, aussi ne fut-il pas surpris lorsqu’elle ne parvint plus à se maîtriser et qu’elle lui décrit sa nervosité. L’épisode prit fin, et la séance finie elle se déclarait rassurée.

Il avait bien sûr usé d’arguments fleurant bons la démagogie, et cela avait été d’autant plus facile que les résultats de l’étudiante étaient très corrects. Il n’y avait donc pas de quoi faire un bon vieux sauveur – un maître, et cependant il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire crétin et prolongé… fat en somme. Cette découverte le dégoûta de lui-même lorsque, une fois seul et rangeant ses affaires, il prit conscience de son rictus de satisfaction.

Car déjà il doutait de toutes ces fadaises. Un autre prof lui avait indiqué autour d’une clope qu’ils étaient nombreux à s’effondrer, d’une manière ou d’une autre, fuyant, se tapant une colère, s’effondrant ou tombant malades. Et pourtant, ils n’étaient que peu, au final, à abandonner. Simple rite de passage, en somme. Passage obligé, bien entendu.

Belle vision, toute professorale, de ce que peut-être ce métier. Tout était bon pour minorer les conditions de travail des étudiants et par là même se gargariser au passage le poil de l’identité professionnelle. Les pleurs, l’angoisse, la souffrance organisés en dispositif d’apprentissage n’offusquait tout simplement pas ses collègues ; bien pire, c’était là l’objet d’un plaisir de Pygmalion : que de plaisirs à voir le homard mué ! Voilà ce qu’il entrevoyait en sortant déprimé de l’immeuble où il donnait cours : une mafia entreteneuse de pure sadisme. A laquelle il participait.

kalinka | 23 h 46 | Rubrique : banlieue-dit

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Mercredi 17 Janvier 2007.

Ôde pompier à la grisaille

Dès lors qu’on abandonne le temps immobile de la grande banlieue pour l’ambitieuse vie parisienne, il est une folie douce qui opère avec une redoutable efficacité et à laquelle il est bien difficile d’échapper. Je veux parler ici de l’oubli, sinon du reniement, de tout ce qui pourrait de près ou de loin nous rattacher à cette bande bétonnée qui, à force d’être ravalée dans l’ombre de sa métropole aux atours centripètes, tombe comme par inadvertance dans le gouffre insondable des petites forclusions et trahisons du quotidien.

C’est qu’elle pourrait faire honte, cette flore urbaine mal foutue, cette excroissance génétiquement modifiée d’un Paname jaloux de son authenticité. Et pourtant. Et pourtant, « combien de marins, combien de capitaines ? », brisant les amarres qui les retenaient aux HLM blêmes de leur rivage d’infortune, franchirent la lame d’asphalte périphérique, ce détroit de Gibraltar francilien pour lequel les autochtones parisiens attachent une importance toute discriminante. Honnie, donc, et c’est alors qu’il faut la jouer serrer pour le renégat lambda des confins quasi-rurbains des horizons banlieusards, quitte à ne plus se remémorer, comme par inadvertance ai-je dit, l’adolescence comme tout un chacun boutonneuse certes mais doublement honteuse d’avoir trop tenu les murs des cités décaties de son enfance.

Ainsi tout autant de celui qui par mégarde et pour son labeur fait aujourd’hui le chemin inverse, osant fréquenter le RER et sa populace désenchantée. En réaction et comme par réflexe pavlovien - de surcroît - lui sera tenu le lapidaire discours idéal-typique suivant :

« ah-ben-non-ben-moi-je-pourrais-pas-non-vraiment-ah-ben-quand-mêmeu… »

Que le contexte soit - relativement - intime ou publique, l’exclamation est, semble-t-il, unanime, ce qui n’encourage pas avouons-le tout de go les badinages sur les beautés bucoliques de nos chers habitats décentrés : mieux vaut se taire et oublier. Passez par exemple pour un chômeur de Paris, avec un peu de baraka cela vous donnera un petit cachet artistique. Mieux vaut branleur que porteur de bacille, des fois que ce serait contagieux. Bref le banlieusard et son territoire sont-ils rendus muets, et c’est assez. Il est plus que jamais temps de réhabiliter ce petit coin de France que d’aucun ne cesse de vilipender.

*                      *

 

*

Le RER D et sa promenade quasi-ininterrompue proposent le paradigme saisissant de cette maldonne qui ferait passer tout aveugle pour un astigmate un peu fatigué. Déboulant des entrailles de la Gare de Lyon direction plein sud, sa trajectoire ondine épouse les rivages de la Seine majestueuse ; de délicats reflets scintillant d’un soleil encore timide affleurent à la surface des eaux, rythmés par le mouvement régulier de petites vaguelettes nonchalantes. Installé paisiblement au 1er étage du serpentin ronronnant, vous vous pâmez lorsque, dans une courbe presque indicible s’offre à vous à l’horizon du petit matin quelque bosquet touffu que les plantouilles en survie artificielle du metro Bercy jalouseraient dans leur gigantesque bocal futurible.

Alors bien sûr, la propagande ne saurait habiter ce blog militant, et, je ne le cacherais pas, les alentours de Juvisy offrent à nos pupilles désormais exigeantes des dépôts rouillés dont on ne pourraient dire s’ils pourrissent de leur mort tranquille ou si quelque activité officielle s’y trame encore. Mais c’est ici montrer le peu d’attention que nous prêtons aux lieux. Car malgré les on-dit fallacieux, les béto-humanoïdes savent qu’une civilisation ne peut vivre sans culture et le proclament sur les murs dépareillés qui jouxtent leurs rails : ce que nous prenions au premier abord pour des traces d’usinage paléolithique et déconfites, grave erreur de néophyte, s’avère en fait être une scénographie post-moderne des plus élaborée. Une fois les mirettes désensablées, friches et bâtiments désaffectés apparaissent bel et bien pour ce qu’ils sont, vastes aires officieuses d’expérimentation scripturale d’un art mineur que le Tout-Paris de la place Beaubourg envie secrètement. Là, une nouvelle typographie s’élabore qui propulse nos fiers inventeurs à l’anonymat et la capuche revendiqués au firmament des producteurs de sens. A la mélancolie âpre d’un decorum travaillé par le temps, la ferraille et la solitude répond dans un tumulte chaotico-deleuzien le bouillonnement de traits de bombe francs et acérés.

 

GB's moodMais déjà c’est la machine qui s’élance et disparaît dans son sillage le brouhaha sémiotique dont la munificence reste si dédaignée par ses contemporains nantis des beaux quartiers. Mais déjà c’est autre chose encore, une forme géométrique au gigantisme démesuré couché sur le flanc et assoupi au sommet d’une colline – une vraie celle-là, pas comme aux Buttes-Chaumont, et dont la laide prétention ne peut que laisser stupéfait l’observateur sidéré. Car ce qui envoûte désormais le passager saoul de temps d’émerveillements contrastés n’est ni beau ni charmant. Bâtisse moderne et déjà vieillie, le premier immeuble de la Grande Borne impose par sa présence mouvante – parce que le train – sa surface fatiguée. Mais au lieu de dégoût, c’est bien d’humilité dont nous ne pouvons que nous sentir envahis, face à la grandiose ambition de telle perspective pharaonienne aux Vagues mystérieuses : sidérés, nous découvrons la Nouvelle beauté… N’a-t-on pas dit en d’autres temps de la Tour Eiffel qu’elle était hideuse ?

Une chose encore, j’avais oublié le départ de cette expédition. Sur le quai de la gare, les badauds s’affairaient consciencieusement à buller en consultant 20 minutes d’un œil dissipé : impatients, ils jetaient un regard fébrile d’épileptique aux panneaux d’affichage. Alors que les publicités prétentieuses format XXL s’échinaient à leur faire absorber comme des éponges un nombre illimité de réflexes d’achats compulsifs, une voix stupide et enjouée leur débitaient consciencieusement un horoscope poilant à réveiller un Sim dans sa tombe - nulle autre voix que celle de l’irritant Jean-Luc Reichman qui, sur les ondes d’RFM, nous pollue consciencieusement les oreilles tous les matins, contraints que nous sommes, entre deux tubes foireux des 80’s et malheureusement pas ceux-ci. Vite monter dans le wagon que tout cela cesse - mais nous sommes alors à Paris, Gare de Lyon…

kalinka | 00 h 25 | Rubrique : banlieue-dit

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