in/divisible

Des histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques et plus ou moins bien écrites.

passé

tiens-tiens ?

Tijuana, plus tordu qu'le 9-1
wisyanne, pas du cul monomaniaque comme ici, non, enfin d'l'amour !
manolita's fever

Jeudi 15 Mars 2007.

kafka versus houellebecq = dostoïevsky

P., pris d’une folie rationalisante stupéfiante, incarnait le parfait agent protocolaire : cette élection des représentants du personnel se devait d’être d’une irréprochable perfection. Avec C., troisième  assesseur et par ailleurs documentaliste de talent, nous nous regardions d’un œil amusé ; il me semblait pourtant bien que notre mission première avait été de saisir l’aubaine de cette tâche aux enjeux dérisoires, tâche qui avait comme unique mais indéniable avantage de nous débarrasser d’une réunion pléthorique et traînante, quarante personnes et quatre heures non-stop à lorgner du coin de l’œil le libé négligemment jeté sur une table et à se chuchoter des conneries à voix basse avec les autres cancres de la parlote institutionnelle. D’autres se battent pour les ors de l’Association avec un certain brio stratégique qui camoufle mal l’indigence théorique et politique des débats qu’ils entretiennent - quand débat il y a. Planqués nous étions, à trois devant nos deux urnes cadenassées, nos petites listes de votants et les deux isoloirs qui nous faisaient face. Je me sentais particulièrement hypocrite, moi qui après moultes tergiversations avais décidé d’envoyer paître l’élection présidentielle sous le prétexte que décidément ce régime est vraiment trop lamentable : en cas d’hésitation, il est important de savoir se replier sur les fondamentaux… C’est en tout cas le meilleur argument que j’ai dégoté jusqu’à présent pour moucher les Royalistes prosélytes qui grouillent aux aguets dans le marais grouillant des cadres « soc-dem » dont, bon an mal an, je fais partie.

Bref, P. s’était saisi du règlement du vote, l’avait ingurgité avec gloutonnerie et tatillonnait de la procédure à qui mieux-mieux et emmerdait l’erratique cohorte des votants – quinze personnes en tout et pour tout en quatre heures et demi, c’est dire le boulot pour trois personnes… J’avais réussi un temps à ménager ses surprenantes ardeurs de petit bureaucrate, je lui avais sorti le grand jeu, la dernière enquête de Bajos et Bozon sur la sexualité des Français, que ça baise dans tous les sens et de plus en plus égalitairement parait-il, je raffinais avec les jeux érotiques, les strings en sucre, la recherche des plaisirs, mais rien n’y fit. Avec sa quarantaine célibataire mal assumée et ses réflexions libidineuses, tendancieusement sexistes et quotidiennes, je pensais avoir pourtant trouvé le dérivatif idéal. Mais les promesses d’un avenir radieux sous la couette échouaient contre toute attente à tempérer la jouissance du petit pouvoir procédurier qui l’avait saisi, et la première victime à rentrer dans la petite salle qui faisait office de bureau de vote en prît pour son matricule. Envolés le 69 et les capotes en tas au pied du lit, les injonctions au respect des règles pleuvaient sur le malheureux citoyen-travailleur qui regardait P. avec de grands yeux soudain pétrifiés, hésitant entre le fou rire et la demande d’internement en urgence. Cette hypothèse me semblait en tout cas plausible eût égard au cursus lacanien du collègue en question.

Vint au bout du compte la fin de ces agapes démocratiques et le moment crucial du dépouillement semblait pointer : les candidats étaient présents, la direction aussi. Nous disposions de deux urnes, l’une pour les représentants, l’autre pour les suppléants ; à chacune correspondait une couleur d’enveloppe. Il nous restait suivant la procédure à mettre nous-même dans les grosses boîtes transparentes les votes des électeurs qui ne pouvaient venir ce jour et avaient envoyé leur décision par courier. Hélas, trois fois hélas ! C. dans son empressement glissa un vote dans la mauvaise urne. P. ne put s’empêcher de s’écrier comme le clebs pavlovien qu’il était devenu : « il faut annuler ce vote ! ». Un silence glacial s’empara de notre troupe hétéroclite. Il était important de ne pas annuler ce vote. C’était primordial. Les risques de lancer un deuxième tour étaient décidément trop importants. Et dans ce silence tendu et absurde, je ne sais pas ce qui me prît, l’absurde justement, l’horreur me submergea et je partis d’un éclat bruyant et absolument désagréable, j’en suis persuadé, au milieu de cet arrêt sur image insonore et déconfit. Tout ce rationalisme protocolaire m’avait moi aussi emporté dans la folie, et comme bien d’autres je sombrais les nerfs épuisés, et peut-être fut-ce ce rire nerveux et stupide qui sauva ce dernier petit bout de papier de la tyrannie rationaliste et partant de l’autodafé.

Nous avions donc évité ce second tour de justesse, à trois votes près pour tout dire. L’enjeu était de taille pour les délégués syndicaux qui souhaitaient avant tout être élus dès le premier tour. En effet, le premier tour des élections professionnelles impose que les candidats fassent partie d’une liste syndicale ou intersyndicale. Mais au second tour, les candidats se présentent en leur nom propre, et tout un chacun est donc libre de proposer sa petite personne. Pour nous, le choix était simple, soit nous votions pour l’intersyndicale, soit nous nous abstenions. Deux options s’offraient aux opposants : soit l’abstention ajoutée à la nullité dépassait les cinquante pour cent, soit le vote était annulé pour vice de procédure. Un lobbying intense avait donc dans les bas-fonds joué pour discréditer le vote et tous les moyens étaient bons, cela d’autant plus qu’un postulant malheureux s’était vu évincé des candidats de l’intersyndicale, ce qui l’obligeait à fomenter un deuxième tour, quitte à faire annuler le premier ; le danger planait sur notre petit groupe de planqués…

La procédure du vote, le cadre légal de sa réalisation se trouvaient donc pris dans l’engrenage des rapports de pouvoir : loin de se présenter comme neutre, ils prenaient nécessairement fait et cause pour l’un ou l’autre parti. Supports de lutte pour le prestige et la distinction, ils ne pouvaient manquer d’être aussi supports de la folie et de la déraison : P. chez qui je soupçonnais déjà une certaine forme d’hystrionisme banalisé ne manquât donc pas à ses devoirs d’agent pathologique ; la pression soudaine le ratatina et le colla à la surface des enjeux, et il trouva refuge dans les grilles de lecture rassurantes du code et du rituel. Notre petit Savonarole potentiel avait trouvé là matière à déraisonner en toute légitimité… Du côté des pouvoirs potentialisés et mis en concurrence – les candidats et les évincés, notre minable protocole permettait d’actualiser et de donner sens à une lutte qui sans lui n’aurait pu trouver matière à conflictualisation : sans lieu légitimé de lutte et de victoire, que nous reste-t-il sinon la passion des couteaux plantés dans les panses et des têtes coupées ? Et finalement, cette rationalité légalisée qui se veut une fin en elle-même n’est-elle pas subsumée aux rapports qu’entretiennent les dominants entre eux ? Qui arriva le premier, de l’œuf ou de la poule ?1 Bah… me dis-je en matière de conclusion dans un dernier élan de relativisme pessimistissime.

1 Alors comme j'ai pu par un tirage de cheveux scandaleux me référer à des littérateurs, je ne peux m'empêcher de citer ici, et en vrac, des auteurs des champs des sciences humaines ou même d'épistémologie et ayant à faire avec le relativisme dont je me fais ici le chantre désabusé. Navré pour les celles et ceux qui haïssent ces champs de perception du monde au point de jeter le bébé avec l'eau du bain, qu'ils s'abstiennent de lire et puis voilà. Pour le rapport entre déséquilibre psychique et rapports de pouvoir : Marcuse, Deleuze, Desjour, Guattari, Freud ; Foucault pour les rapports entre savoir et pouvoir, Weber pour la critique de la rationalisation, Elias pour le polissage des rapports de pouvoir, Touraine pour la conflictualisation des rapports de domination, Bourdieu pour la construction des distinctions dans les champs de pouvoir... J'arrête là, et je m'excuse auprès de celles et ceux qui, sans pour autant conchier, s'en foutent, tout simplement.

kalinka | 14 h 10 | Rubrique : socio-lego

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