in/divisible

Des histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques et plus ou moins bien écrites.

passé

tiens-tiens ?

Tijuana, plus tordu qu'le 9-1
wisyanne, pas du cul monomaniaque comme ici, non, enfin d'l'amour !
manolita's fever

Vendredi 30 Mars 2007.

L'ordre du monde

Elle s’assoit sur le lit, elle est en nage et la douche n’y fait rien. Au-dessus du plafond ses parents sûrement sont assoupis, eux ne pensent à rien. Pas comme elle. Eux sont en paix. Le silence mâte dans ce petit studio qui n’est pas le sien l’angoisse terriblement, et tout autour d’elle la pression stridente de l’ordre du monde flotte et écrase son corps menu… L’ordre du monde ne lui laisse pas de place, l’ordre du monde l’évacue patiemment. Pourquoi lutter ? Pourquoi lutter, maintenant qu’il est parti ? L’angoisse est forte et douloureuse, elle ne sait que faire de son corps et de cette nuit immobile, elle ne sait que faire de ce corps qu’il a délaissé, de cette peau marquée par sa salive et sa sueur et son odeur et son plaisir et… Elle s’effondre sur le lit le front dans le polochon, elle enfonce ses longs cheveux bruns dans le matelas, elle s’écrase le visage dans les replis du coussin et un cri blanc inaudible s’échappe de sa gorge tuméfiée d’avoir tant sangloté. L’ordre du monde est en elle et l’invite à faire silence, à ne pas déranger, surtout pas, à ne pas prendre de place qui ne soit la sienne, surtout pas.
Elle est désormais recroquevillée et ses genoux touchent presque sa petite poitrine. Les yeux grand ouverts, elle tête inlassablement ce foulard si précieux, celui qu’il lui avait offert un après-midi de septembre, alors qu’ils se promenaient au hasard de leur tendre badinerie. Elle s’était arrêtée devant cette vitrine aux couleurs d’automne - elle aime l’automne et ses couleurs passées - et il était entré, et il était ressorti avec ce foulard et l’avait glissé sur ses épaules. Elle se souvenait du mouvement de la main sur son cou et sa nuque, de la caresse légère de la peau sur sa peau et de la pression douce des lèvres sur sa joue. Elle avait oublié son angoisse de vingt ans et sa guerre perpétuelle contre l’anorexie et ses terribles rechutes, c’est alors seulement qu’elle s’en apercevait, et c’est alors seulement qu’elle commença à l’aimer. L’aimer… Elle frissonne et sent le vide terrible de son absence. Sa joue est marquée par le sillon des larmes. Elle se hait de n’avoir su le retenir, elle hait son être de n’avoir su se faire désirer suffisamment, de n’avoir su prendre encore une place quelque part, juste une petite, de n’avoir su ne pas être oublié, pas complètement.
Elle prend conscience du matin qui s’annonce, alors que derrière les volets la lumière n’a pas encore rejoint le piaillement des oiseaux et le grincement des rideaux métalliques. Elle prend conscience de cette poutre entre la porte et le plafond qu’elle fixe depuis un bon moment, à tel point qu’elle discerne la moindre veinule dans le bois fendu par le temps. Elle ne saura plus y faire, sans lui, elle ne saura plus contenir le si fragile souffle qui l’accroche à l’ordre du monde. Elle en veut à son corps à elle et ne sait plus comment lui dire, elle en veut à sa chair et à sa consistance, et le temps doit s’arrêter, et il reviendrait parce qu’il saurait, il saurait combien elle l’aimait de savoir si bien l’entourer et lui faire une place, une place pour elle dans le monde enfin ordonné. Au dessus, elle discerne confusément le craquement du parquet et les pieds nus qui tapotent en direction de la salle de bain. Le café sûrement est prêt. C’est l’heure du petit-déjeuner, en haut.
K. descend les marches dans la lumière grise du matin, un plateau dans les bras. Elle a trouvé ce prétexte anodin pour embrasser sa fille avant de partir au travail. Elle s’inquiète un peu, elle appréhende les jours à venir, elle connaît sa fille, sa fille unique, et la sait fragile et sait combien elle peut se torturer. Elle frappe à la porte du petit studio, et K. craint le pire, frappe encore, puis ouvre doucement la porte. La porte s’ouvre mais à mi-chemin une masse molle semble la retenir. Quelque chose gêne son ouverture et oblige K. à poser le plateau dans le couloir. Et puis elle pousse et pousse encore, et parvient à se glisser dans l’entrebâillement, et le corps de sa fille encore chaud pendu à son petit foulard se colle à son visage et elle crie.

« Elle allait sur ses trente-cinq ans, le savais-tu ?

- Oui, je le sais bien, K. »

Un silence, et soudain sa main agrippe mon bras, et sous le manteau je sens ses doigts qui me parlent, ses doigts qui hurlent son désespoir. Et je ne dis pas : « Je ne la connaissais pas, ta fille, ton amour, et je n’y étais pas à son enterrement, parce qu’il fallait bien te remplacer et continuer et éviter que la faille n’ensevelisse tout, contenir les secousses sismiques et tenir l’ordre du monde... ». Je ne dis rien, et je sens contre moi son manteau trempé qui me serre et sa chair qui n’en finit pas de hurler de douleur tandis que nous nous étreignons.

kalinka | 17 h 47 | Rubrique : bobologie

|
Répondre à cet article

Version  RSS 1.0   RSS 2.0 

:: design laurent ::