in/divisible

Des histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques et plus ou moins bien écrites.

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Tijuana, plus tordu qu'le 9-1
wisyanne, pas du cul monomaniaque comme ici, non, enfin d'l'amour !
manolita's fever

Dimanche 18 Février 2007.

Le fond de la piscine : mode d’emploi (revisited)

Ti amo lacéré au cutter dans un safran plastifié et je marque un temps devant le rectangle de sang. Buvant un ponch par inadvertance, je reste pétrifié devant cette toile qui en d’autres temps m’eût laissé de marbre. Mais pas maintenant. Pas en ces circonstances. Cette toile m’interloque elle me livre un message… elle me prévient. Je devrais la regarder plus attentivement, laisser traîner mon regard déjà imbibé, écouter la faille stridente qu’elle sculpte, prendre pour une fois mes pressentiments au sérieux, au lieu de quoi me voilà babillant avec l’hôte de ce vernissage nocturne et je me dirige vers la sortie et je jette un dernier sourire me voilà dévalant les marches les sens tournés vers le petit carré de dehors que j’entraperçois en contrebas des escaliers et me voilà happé par une nuit curieusement chaude pour un mois de février… Je remonte le torrent de cette ruelle du vingtième à vive allure. La salle de concert est à deux pas mais trop pressé je suis, quelque chose m’attire je le sais et je m’inquiète.

 

Les baguettes du batteur-chanteur de The Hospitals se dessinent sur le velours rouge du rideau qui habille la scène lorsque tendu et méchant il s’apprête à asséner ses coups de massue sur les tomes ensanglantés. Dans la foule rocko-punkoïde je me fonds avec un certain enthousiasme, prenant soin non sans mal à conserver le semblant de solitude qu’il me reste encore : quelques bribes de conversation s’échangent ça et là, et cette fille seule aussi à l’allure plus sage que ce qui semble être la norme dans cet ancien entrepôt et qui se place volontairement tout près de moi, tous deux une bière à la main comme un couple d’habitués silencieux. Nous nous inspectons mutuellement du coin de l’œil je vois bien que mon existence l’intrigue un peu et la tension que génère cette surveillance mutuelle devient obsédante et ce n’est pas le but alors je nous aide en lui posant une question stupide dont je connais très bien la réponse et tout va mieux, on se détend on se sourit doucement. Les vagues courtes et cinglantes des riffs de grattes imposent au lieu une pesanteur d’un autre monde, ça taille dans l’air au-dessus de nos têtes à grands coups de machette, on se prend les copeaux d’atmosphère sur le coin de la tronche, à chaque morceau son cadavre, les meurtres sont courts et ni rémission ni sadisme ne semblent s’envisager non car ce qui importe dans cette boucherie extatique c’est le carnage enthousiaste c’est le pogrom - ce qui me suggère que ce sont de bons tueurs, qu’ils remplissent parfaitement leur fonction sociale de générateurs de violence de masse, qu’ils lacèrent le souvenir et enfantent la douleur à merveille, et surtout sans artefact ni falbalas. Ti amo se dessine mystérieusement dans le velours fatigué du rideau et ils vomissent à tue-tête à n’en plus finir, ils sont portés et n’ont plus besoin des suppliques du public pour revenir à la charge, les voix hurlent dans les micros surchargés d’une reverb d’outre-tombe tandis que la sueur des corps brûlants détrempe le tissu maculé de ce rideau qui m’hypnotise. Alors que je croise à nouveau cette fille au bar, nous nous sourions et nous trinquons, ses yeux d’un bleu délavé se confondent dans mon esprit confus au rouge de ce velours plastifié, ti amo lacéré rageusement dans le velours sanguinolent, et je m’affole je ne suis déjà plus là, et dehors dans le torrent de cette ruelle je marque un arrêt et je me souviens oui oui maintenant je me souviens très clairement…

 

…Je me souviens. Repliée sur tes genoux comme un fœtus mort-né tu es inerte et dure comme la pierre. La masse de ton corps semble pareille aux galets de la rivière, dense, concentrée. L’eau qui t’environne limpide et pailletée émet un glouglou innocent tandis qu’en aval le sang dilué lentement disparaît et s’oublie la mémoire du carnage. C’est la nuit et tout contre toi, comme agglutinés pour mieux se protéger, les cadavres s’accumulent désarticulés. Ils te touchent et te caressent dans le courant de la rivière, et sûrement cherchent-ils à rester au contact de cette vie, sûrement y croient-ils encore en leur immortalité. Mais vivante tu es seule et déjà sur ton dos s’esquissent les frémissements de la douleur. Tu es en vie et tu ne le sais pas vraiment, comme si encore le choix t’était laissé de continuer ou de prendre la voie du destin achevé des pantins qui t’environnent. La chair nue est brûlante et l’eau sur ton corps à un effet apaisant qui te berce et t’endort, mais les poissons minuscules y croient déjà à ton pourrissement et mordillent ta peau frêle et fouillent les replis la moindre cavité de ta chair. Ils s’insèrent en toi et peut-être se sont eux qui alors te ramènent à la vie. Soudain tu émerges, tu rejaillis d’entre les morts. Tu n’as encore rien d’humaine et comme un nouveau-né tu es concentrée sur ton corps : tu l’écoutes s’étendre en toi, tu l’écoutes vrombir à nouveau et prendre conscience de sa propre consistance et de sa propre enveloppe. Tu l’écoutes crier. Tu es en vie et maintenant seulement tu le sais. Tu es en vie et presque aussitôt l’horreur te fige et l’angoisse explose car tu comprends l’eau la rivière les poissons minuscules et les cadavres surtout les cadavres qui se pressent contre ton pauvre corps et tu sais pertinemment aussi que la bête est là.

 

Et je suis là aussi et je vois ton corps comme un fœtus frémir dans l’eau glacée et la masse compacte des cadavres tout contre toi que le courant ne peut saisir et qui ne peuvent les malheureux se diluer dans l’oubli et disparaître de toute mémoire. Ton corps est blême et le sang dessine sur ta peau des arabesques que l’eau limpide n’a pu effacer. Dans tes cheveux le sang s’est coagulé en une matière spongieuse épaisse. Doucement tu t’extirpes de la masse de chair qui t’étouffe, tu t’en écartes et tu repousses péniblement des jambes et des bras inertes. Tes mouvements semblent épuisants et chacun t’oblige à un moment d’abandon ; et chaque fois tu reprends ton labeur et bientôt tu te redresses frêle, hésitante, et tes pieds douloureux glissent sur les galets dans l’eau. Et la bête est là elle aussi, et elle t’observe fixement, énigmatique comme un sphinx qui attend de briser la vie de celui qui ne sait voir la similitude de toute destinée humaine : vieillesse et mort. Elle t’observe immobile devant les cadavres et la rivière qui assomme de son ressassement perpétuel tandis que tu regardes médusée son pelage d’un blanc nacré. La bête observe mais ne bouge pas. Et toi non plus tu ne bouges pas épuisée et terrorisée le souffle coupé avec cette angoisse que le moindre mouvement de ta part signifierait ta mort et les sanglots que tu ne peux contenir affluent dans le sang sur tes joues et tes lèvres et tombent sur tes seins et ton ventre bleuis par le froid. Du flanc de la bête s’écoule un mince filet de sang qu’elle tente vainement de taire en lapant ses côtes et ses poils, mais rien n’y fait pourtant le sang rejaillit de plus bel et rien n’y fait sur son pelage d’un blanc nacré s’inscrit une faille stridente qui dit sa mort et son oubli. La bête s’effondre en silence et son cadavre t’observe depuis la plage de galets et ses yeux glissent vers le ciel et les nuages violacés du petit jour.

 

Et je suis là aussi et je regarde le ciel opaque qui lentement s’offre au petit jour. Allongé sur les galets j’observe enfin apaisé les nuages violacés qui hurlent la fuite de la vie et je pense aux cadavres lacérés qui cheminent dans mon existence et je pense à mon sang dont tu es couverte et lentement la nuit revient dans le petit jour tandis qu’au loin les sirènes sonnent pour toi le retour à la vie.

kalinka | 15 h 07 | Rubrique : bobologie

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