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Des histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques et plus ou moins bien écrites.

passé

tiens-tiens ?

Tijuana, plus tordu qu'le 9-1
wisyanne, pas du cul monomaniaque comme ici, non, enfin d'l'amour !
manolita's fever

Mercredi 28 Mars 2007.

Once upon a time in the south 2

Tout au long de la voie ferrée, les entrepôts se succèdent infinis et monotones. Signes aux couleurs passées d’une histoire humaine qui se voulût laborieuse et fière, ils sont le cimetière des idéaux ouvriers de jadis, de ceux qu’aujourd’hui on souhaiterait suivre mais dont on ne comprend plus vraiment le sens, ni surtout l’épaisseur, celle d’une solidarité quotidienne que notre individualisme ne saurait plus rejouer. Il n’y a désormais que des carreaux cassés, des gros tuyaux rouillés, des morceaux cabossés de machines à la fonction définitivement oubliée.

Khaled scrutait les détritus, pensifs, il avait un certificat de cariste obtenu grâce à une boîte d’interim, et il en avait un peu rien à foutre du travail, de toute façon c’était réciproque il avait fini par en acquérir la certitude, et il avait hâte qu’enfin cette civilisation du salariat s’écroule dans son ennui. Pas de travail, pas de copine, pas de caisse, pas de…

Meks l’interrompît dans ses errances pessimistes :

« hé gars, t’as bien la dynamite ?

- Bien sûr ducon, tu m’prends pour un cave ou bien ?

- Vas-y c’est bon tarbâ c’est pour vérifier c’est tout.

- Ben vérifie plutôt dans ton cul des fois qu’on y aurait pas foutu ton cerveau.

Tune s’esclaffa bruyamment et Meks, vexé, l’envoya balader d’une pichenette sur son crâne rasé tout en l’insultant copieusement. Certes, Khaled avait progressivement pris la tête de leur petite bande, mais fallait pas non plus trop le titiller. Tune ne faisait pas le poids et ne le ferait jamais, il resterait le pitre qu’il était toute sa vie, en tout cas il n’était pas question qu’il vienne à lui manquer de respect.

Quand Khaled les avait rejoints, il y a de cela trois ans à peu près, Meks et Tune vivotaient de petits larcins piteux, de vols de caisse et d’arrachages de sacs de mémé. C’est Khaled qui leur avait fait passer la ligne jaune, « fini les p’tites pouillaveries, il leur avait dit, maintenant on nique le système pour de bon ! » et ils avaient trinqué à la Valstar en faisant tourner le joint de Marocco. C’était après cette virée chez les bourges du XXème, juste après, ils s’étaient incrustés dans cette maillecré et ils avaient foutu le wild comme jamais. Tune avait voulu pouillav’ l’ordi portable mais il y avait plein de bière dessus et il avait pas l’air bien vaillant, et ils étaient repartis en balançant deux trois droites à l’envie, histoire de pas être en reste. Si les bourges se vandalisent eux-mêmes maintenant, où va-t-on ?

Khaled les avait bien sentis, ses deux compadre. Meks sortait tout droit d’un foyer de jeunes délinquants, ils avaient tout essayé sur lui mais rien à faire, il en voulait pas de leurs CAP fraiseur et de leurs BEP tourneur, tout ça c’est de la merde, alors le Contrat Jeune Majeur ils pouvaient s’le carrer, et à 18 ans il s’était évanoui dans la nature, de toute façon qu’est-ce qu’ils auraient bien pu faire de lui ? Les éducs avaient fini par le haïr, la graine de crapule en était devenu une pour de vrai, et les bons samaritains pouvaient toujours lui interdire de cloper dans sa chambre ou de baiser avec les filles du foyer, il leur faisait un gros doigt en haussant les épaules d’un air ennuyé. Il était même sorti une fois avec une demeurée même pas belle, juste histoire de les emmerder, et ça avait marché à tel point que son référent avait pris une semaine d’arrêt-maladie. Il en pouvait plus cet empaffé du sacerdoce, et il avait eu beau dire qu’il avait eu une angine, peau d’balle ça avait pas pris.

Pour Tune c’était un peu différent. Son histoire personne ne la connaissait. Tune avait été pris sous l’aile de Meks, c’était un peu son petit frère, il le protégeait. Tune était un peu timbré, il parlait dans son sommeil, il disait des conneries sans arrêt il pouvait pas s’arrêter, il picolait grave et il fumait en continu, il déprimait souvent, et puis c’était une girouette il changeait constamment de comportement. Khaled se demandait parfois s’il n’avait pas une case en moins, pour de bon. Mais Tune était un bon grapheur, rien à dire de ce côté-là, et il avait largement contribué à leur notoriété dans le 9-1 : le 5Posse78 s’étalait sur les murs de toutes les lignes de RER du coin, et ils n’étaient pas nombreux à oser les toyer.

Khaled avait dû prendre les choses en main, ça servait à rien de jouer les racailles minables. De toute façon ça profitait toujours aux mêmes, et il en pouvait plus de cette petite vie de sous-prolétaire. Un jour, il avait rencontré un type un peu bizarre, un espèce d’intello qui lui avait raconté des histoires de révolution et de renversement du pouvoir, ça l’avait bien fait marrer, et puis il lui avait proposé de l’embaucher, lui et sa petite bande.

« Vous la jouez screud’, pas d’histoires, on vous file la thune pour la bouffe et les à-côté, et vous vous tenez peinards jusqu’à ce que je vous le dise…

- Et ce sera quoi l’embrouille ?

- Calme-toi et attends que je te dise… Tu verras et tu ne regretteras pas.

Et maintenant ils étaient là avec leur bâton de dynamite, accroupis derrière un mur longeant la voie ferrée. On entendait plus que le pschiit de la bombe de Tune qui ne pouvait s’empêcher de tagguer le moindre centimètre carré de béton. Le vent du soir s'engouffrait dans la tôle pourrie et ça sifflait au loin dans l’usine désaffectée derrière eux. Soudain, Meks leva discrètement la tête par-dessus le parapet. Il aperçut les deux yeux ronds et jaunes de la locomotive de Gilbert au loin sur les rails.

kalinka | 22 h 06 | Rubrique : banlieue-dit | Màj : 29/03/07 à 00 h 11

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