Des histoires plus ou moins vraies, plus ou moins autobiographiques et plus ou moins bien écrites.
Ses sanglots s’arrêtèrent doucement tandis qu’elle continuait à raconter les détails de son travail en cours. Le moment avait été troublant et il se le remémorait souvent : la jeune étudiante en question était un peu à fleur de peau et se trouvait à un moment relativement fatidique d’épuisement. Consciencieuse, bien plus que lui en tout cas, elle bossait régulièrement et rendait des écrits plutôt intéressants. Il supposait donc que la satisfaction de ses notes comblait sa fragilité, un peu naïvement.
La parole d’abord fluide se tendit soudainement, altérant bientôt le débit des mots et saccadant
Bien évidemment, il ne pouvait que continuer à la conseiller dans son travail, puisque telle était sa demande. Son avidité à poursuivre la conversation sur le mode laborieux le montrait bien, aussi ne fut-il pas surpris lorsqu’elle ne parvint plus à se maîtriser et qu’elle lui décrit sa nervosité. L’épisode prit fin, et la séance finie elle se déclarait rassurée.
Il avait bien sûr usé d’arguments fleurant bons la démagogie, et cela avait été d’autant plus facile que les résultats de l’étudiante étaient très corrects. Il n’y avait donc pas de quoi faire un bon vieux sauveur – un maître, et cependant il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire crétin et prolongé… fat en somme. Cette découverte le dégoûta de lui-même lorsque, une fois seul et rangeant ses affaires, il prit conscience de son rictus de satisfaction.
Car déjà il doutait de toutes ces fadaises. Un autre prof lui avait indiqué autour d’une clope qu’ils étaient nombreux à s’effondrer, d’une manière ou d’une autre, fuyant, se tapant une colère, s’effondrant ou tombant malades. Et pourtant, ils n’étaient que peu, au final, à abandonner. Simple rite de passage, en somme. Passage obligé, bien entendu.
Belle vision, toute professorale, de ce que peut-être ce métier. Tout était bon pour minorer les conditions de travail des étudiants et par là même se gargariser au passage le poil de l’identité professionnelle. Les pleurs, l’angoisse, la souffrance organisés en dispositif d’apprentissage n’offusquait tout simplement pas ses collègues ; bien pire, c’était là l’objet d’un plaisir de Pygmalion : que de plaisirs à voir le homard mué ! Voilà ce qu’il entrevoyait en sortant déprimé de l’immeuble où il donnait cours : une mafia entreteneuse de pure sadisme. A laquelle il participait.
kalinka | 23 h 46 | Rubrique : banlieue-dit